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CONCLUSION

Élévation et retour

Le Secret du Chant

La grandeur de Dieu dépasse toute mesure. Le Saint béni soit-Il est infiniment grand, et Sa grandeur est insondable. Personne ne peut réellement en saisir l’essence. Des choses terribles, des actes innombrables et des renouvellements étonnants se produisent dans le monde à chaque instant, et nul ne les comprend pleinement. Il est même impossible d’en parler. Chacun, selon ce qu’il peut ressentir dans son cœur, peut seulement deviner de loin qu’il ne sait pas. Et même cela, ce n’est encore rien, car nous sommes encore loin de la véritable connaissance, qui est de savoir que nous ne saurons jamais. (Likoutey Moharan)

Cette conscience de nos limites face à l’infini nourrit la crainte de tous les êtres créés. Car la lumière divine qui s’y dévoile n’est jamais perçue pleinement : elle est voilée, transcendante, entourant sans pénétrer. C’est ce qu’on appelle Or Makif, une lumière environnante, trop élevée pour s’intérioriser. À l’inverse, Or Pnimi est une lumière intérieure, mesurée, qui entre dans les mondes pour leur donner vie selon ce qu’ils peuvent recevoir.

Cette lumière cachée (Or Makif) impose aux créatures une grande crainte. Elle les maintient en vie sans les consumer, comme il est dit : « Et Ta crainte est sur eux » (Psaumes 89:8). Mais parfois, une révélation plus forte surgit, brisant les limites habituelles. Alors les anges s’ébranlent, se prosternent et chantent.

Les Séraphim proclament : « Saint, saint, saint est l’Éternel ». Les Ofanim s’écrient : « Béni soit l’Éternel ». Car une lumière plus intense touche leur essence, réveillant en eux un désir ardent de retour à la Source. Le chant devient l’expression de ce mouvement d’élévation, une fusion de l’être créé dans l’infini, béni soit-Il (Bitoul du Yèch dans le Ayin), appelée Hitkallélout.

Ce même mouvement traverse tous les mondes, jusqu’aux sphères les plus basses. Les étoiles, dans leur course infinie, ne cessent de manifester leur crainte. En tournant sur leur orbite, elles se prosternent continuellement. Pourtant, jamais la lumière ne se révèle sans mesure. Si elle se dévoilait sans filtre, les mondes seraient anéantis. Comme le dit le Talmud : « Il tendit Son petit doigt, et ils furent consumés » (Sanhédrin 106a). Ce voile, ce dosage, est ce qui rend la vie possible. Et c’est aussi ce qui rend le chant nécessaire.

Car le chant vient de la tension entre deux forces : Ratso, l’élan vers Dieu, et Chov, le retour en arrière, la conscience que l’union parfaite est impossible. Dieu reste séparé, saint, au-delà de toute saisie. Toute mélodie vraie porte cette tension. Elle exprime le désir de se rapprocher, et la douleur de ne pas pouvoir s’unir totalement. (Cha’arey Ora)

Quand un homme est saisi dans la prière par un mot ou une phrase dite avec intensité, c’est qu’un éclair de lumière infinie (Or Ein Sof) lui a été envoyé. Il ne le perçoit pas toujours, mais son âme, elle, le ressent. Elle répond par un attachement total (Dvékout), un oubli de soi complet, un instant de Vélo Yad’a Ich, où l’homme ne sait plus rien de lui-même.

Mais cette fusion ne peut durer. Dieu veut qu’on Le serve ici-bas, dans le monde concret. Il faut donc revenir, faire le Chov, et laisser cette lumière s’inscrire en soi comme une empreinte. Cette trace Réchimou continue d’éclairer, laissant entrevoir l’unité et la bonté de Dieu. (Likoutey Moharan)

C’est cela, le mouvement vivant du Ratso Vachov. Un va-et-vient entre élévation et retour. Un chant qui monte de l’âme, touche l’infini, puis redescend, transformé, dans le cœur de l’homme.

Ainsi, cette dynamique d’élan et de retour, Ratso Vachov, anime toute la création. Le Perek Chira s’inscrit comme un témoignage sublime de cet amour et de cette crainte qui traversent chaque être. Chaque créature, à sa manière, exprime le désir brûlant de se rapprocher de son Créateur, tout en reconnaissant la distance inévitable qui les sépare.

Dans les sphères supérieures, les Séraphim et les Ofanim chantent leur émerveillement face à l’éclat soudain d’un dévoilement plus intense, tandis qu’ici-bas, dans notre monde matériel, l’homme, par son intelligence et la pureté de son cœur, peut unir sa voix à ce chant. Le Perek Chira devient alors un canal de cette lumière.

Mais plus encore : en récitant les versets, l’homme donne aux anges, préposés aux créatures terrestres, la possibilité de proclamer à leur tour les louanges du Créateur. Par cet échange, les anges eux-mêmes reçoivent une abondance de bénédictions et de vitalité spirituelle, qu’ils redistribuent ensuite à la créature sur terre. Ce cycle sublime révèle l’interconnexion profonde entre les mondes supérieurs et inférieurs, ainsi que l’importance de la récitation du Perek Chira.

Ce chant ne réclame rien, il offre. Il ne demande pas, il proclame. Il ne se plaint pas, il s’émerveille. Et c’est précisément en cela qu’il touche aux hauteurs les plus pures : car il reflète l’attachement sous sa forme la plus pure, la Dvékout, que seule l’âme peut exprimer lorsqu’elle est saisie par un éclair de vérité.

Ce mouvement du Ratso Vachov, loin d’être lointain ou abstrait, s’inscrit au plus intime de notre être : il palpite en nous à travers les battements de notre cœur, qui pulse dans un va-et-vient constant entre contraction et relâchement, entre donner et recevoir. Il s’exprime dans notre souffle : par l’inspiration (Ratso), nous recevons la vie ; par l’expiration (Chov), nous la rendons au Saint béni soit-Il. Ainsi, à chaque instant, notre propre corps devient le reflet de cette dynamique voulue par le Créateur. Comme il est écrit : « Que tout ce qui respire loue l’Éternel ! » (Psaume 150:6)

Mais cette loi d’alternance ne se limite pas au corps humain. Toute la nature en est empreinte. La mer avance et recule sur les rivages, le jour succède à la nuit, la pluie tombe et la terre boit, avant de restituer en fruits et en vie. Le souffle du vent, les marées lunaires, les saisons qui s’enchaînent : tout manifeste cette oscillation. Même la lumière physique, selon la science moderne, ondule entre particule et onde. Rien n’est figé. Tout est tension, tout est mouvement entre deux pôles : montée et descente, chaleur et fraîcheur, germination et repos.

Cette dualité n’est pas une division, mais une harmonie. Elle est la condition même de la vie. Car sans le Chov (retour), le Ratso (élévation) consumerait, dévorant toute structure et équilibre. Et sans le Ratso (élévation), le Chov (retour) s’appauvrirait, se figerait en inertie, privé d’élan et de sens. Ainsi, le cycle de la vie, des astres, du temps, de l’âme et des anges obéit à cette sagesse, rythmée par l’amour et la crainte du Créateur, qui veut que l’homme ne s’égare ni dans l’extase ni dans l’engourdissement, mais qu’il chemine avec conscience entre ces deux rives de son existence.

Ce va-et-vient est aussi enraciné dans la nature même de l’âme d’Israël. Comme le dit Rabbi Na’hman (Likoutey Moharan I, 49), chaque Juif est une parcelle de divinité, dont le cœur contient une flamme sans fin, une aspiration infinie vers Dieu. Mais justement, parce que cette flamme est sans limite, si elle n’était pas contenue et dirigée, elle consumerait toute possibilité d’action concrète. L’homme serait incapable de révéler la royauté du Saint béni soit-Il par des actes. C’est pourquoi Dieu désire que nous limitions volontairement cette ferveur, afin de Le servir avec mesure et des vertus manifestes. Par cette alternance entre l’élan vers l’Infini et le retour vers la maîtrise, entre feu divin et actions terrestres, entre dissolution dans la lumière et construction dans la matière, c’est la royauté de Dieu qui se révèle dans le monde. Non pas dans l’un ou l’autre mouvement, mais dans leur juste équilibre, reflet de Sa volonté dans la création.

La louange est un moment de Ratso, d’élévation, d’embrasement, d’union intense avec la lumière divine (Or Ein Sof). Mais ce feu, comme tout feu véritable, a besoin d’un support pour brûler. Sans matière, il se dissipe. De même, l’élan du cœur doit être soutenu, incarné, matérialisé. C’est pourquoi, aussitôt après avoir loué le Saint béni soit-Il, vient le Chov : qui se concrétise par l’étude de la Torah, les actes de bonté, le retour à la réalité, nourri par la lumière de l’élévation.

Le feu ne peut vivre sans bois. L’âme ne peut s’attacher véritablement à Dieu sans traduire son amour en gestes concrets. Comme l’explique l’Admour Hazaken dans le Likoutey Torah (Béhar), il existe deux formes d’amour divin : l’une est semblable à l’eau, qui unit et relie, représentant une adhésion douce et continue ; l’autre est semblable au feu, une flamme intense, séparatrice, qui consume l’être même dans un désir d’annulation totale devant la grandeur infinie du Roi des rois, béni soit-Il. Cette seconde forme, Richfé Ech Haahava, des étincelles de feu d’amour, jaillit du cœur de celui qui contemple la Majesté divine qui emplit et entoure tous les mondes, et devant laquelle tout n’est qu’annulation. Cette flamme pousse l’âme à se détacher de son essence pour se fondre dans la lumière de l’Infini.

Mais précisément parce que ce feu tend à dissoudre toute structure, il nécessite un équilibre : l’âme doit revenir, ramener cette lumière vers le monde d’en bas. Car si l’amour-eau lie et maintient l’identité, l’amour-feu sépare et fait éclater les fondements. Il faut alors du bois, de la matière, pour que cette ardeur devienne service, bonté, étude, édification. Le Ratso est la flamme, mais le Chov est le combustible. Et c’est dans cette union que réside la sainteté véritable : un feu qui éclaire sans brûler, qui élève sans détruire, qui consume sans anéantir. Ainsi, l’homme devient un sanctuaire vivant, un autel où le feu divin trouve sa demeure.

Ce processus d’alternance, lumière et obscurité, feu et matière, élévation et retour, est inscrit dans le tout premier verset de la Création : « Il fut soir, il fut matin — un jour » (Genèse 1:5). Il ne peut y avoir de lumière sans obscurité, ni d’unité sans tension. L’âme ne peut s’unir véritablement à Dieu si elle n’est pas confrontée chaque jour à la présence du mal, au défi du Yétsèr har’a. C’est justement cette lutte qui donne à l’attachement à Dieu sa profondeur et sa valeur. Le verset ne dit pas « un premier jour », mais « un jour », pour désigner la perfection et l’unité qui naît de la confrontation entre opposés. Il faut passer par les ténèbres pour faire émerger une lumière plus intense, transformer l’obscurité elle-même en clarté. C’est ainsi que se renouvelle l’amour et l’attachement au Créateur, et que s’accomplit le dessein divin de l’unité à partir de la dualité. (Ora’h ’Hayim)

Le Ba’al Hatanya enseigne que, bien avant de descendre dans ce monde, l’âme réside dans les ’Olamot Ha’èlyonim, les mondes spirituels supérieurs. Elle y jouit de l’éclat infini de la lumière divine (Héarat Ein Sof Barou’k Hou), dans une unité totale avec sa Source. Elle est baignée dans l’amour, la clarté et la sainteté.

Mais dans ces mondes, l’âme ne peut accomplir aucune action concrète. Elle ne peut ni mettre les Téfillin, ni allumer les bougies de Chabbat, ni donner la Tsédaka. Seul le monde matériel permet cela. C’est pourquoi l’âme accepte de descendre dans ce monde, où règnent l’obscurité, le voilement et les épreuves. Car c’est ici-bas que l’on peut réaliser le plus grand des projets divins : faire résider la présence divine dans les réalités les plus basses, comme il est écrit : « Et ils Me feront un sanctuaire, et Je résiderai en eux » (Exode 25:8).

L’élévation que l’âme atteint à travers les luttes contre la matière, les instincts et les tentations, est plus précieuse aux yeux de Dieu que toute la spiritualité des anges.

Nos sages nous enseignent qu’avant de descendre sur terre, l’âme est triste de quitter le royaume céleste et refuse de s’en séparer. Pour la consoler et la convaincre de descendre dans ce monde inférieur, les anges l’invitent à entrer dans une pièce. Une fois à l’intérieur, elle est saisie d’extase : subjuguée par la beauté du chant qu’elle entend, un chant dont la profondeur et la lumière bouleversent tout son être. Elle en sort bouleversée, brûlante du désir d’entonner elle aussi une pareille mélodie.

Mais on lui répond alors : « Ce chant ne peut être prononcé que par une âme incarnée sur terre. Seules celles qui vivent dans le monde de l’obscurité peuvent faire monter une telle louange. » C’est alors, et alors seulement, que l’âme accepte de descendre. À une condition : pouvoir louer son Créateur chaque jour de sa vie.

Comme l’enseigne Rabbi Na’hman, la descente de l’âme dans un monde imparfait n’est pas une punition, mais un tremplin vers une révélation supérieure de la lumière divine. C’est en se confrontant à l’obscurité qu’elle peut faire jaillir des étincelles de sainteté jusque-là inaccessibles.

Dans les mondes supérieurs, tout est évidence. Ici-bas, la grandeur est dans le choix. La foi. La persévérance. La confiance. C’est cette fidélité, ces actes de mitsvot accomplis dans l’effort et parfois dans les larmes, qui créent une demeure pour l’Infini.

Le chant que l’âme peut offrir ici-bas ne ressemble à aucun autre. Il ne vient ni de l’évidence ni de l’extase, mais du désir, du manque, de la lutte. C’est une mélodie que même les anges ne peuvent pas chanter. Une mélodie forgée dans les épreuves, les soupirs et les recommencements. Et c’est cette mélodie qui touche les profondeurs de l’Infini, jusqu’à Son essence même.

David Yossef Parienté